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Sully, un film qui parle aussi du facteur humain

Avion sur l'eau

Sully, un film qui parle aussi du facteur humain

Affiche Film SullyIl y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de voir un film que l’on m’avait conseillé : Sully.
Coproduit et réalisé par Clint Eastwood, et sorti en 2016, le film raconte l’histoire vraie de Chesley «Sully» Sullenberger un pilote de ligne américain qui choisi d’amerrir sur le fleuve Hudson aux abords immédiats de New York en janvier 2009 après la perte de ses deux turboréacteurs suite à des impacts d’oiseaux.

Bien que le pilote sût maîtriser à la perfection son appareil pour amerrir, et que les 150 passagers et les cinq membres d’équipage furent sains et saufs, Sully dû se confronter aux enquêtes préliminaires et simulations de vol afin d’établir si ce dernier avait prit un risque inutile en amérisant ou s’il aurait pu rejoindre l’un des deux aéroports proches de sa position.

Il est bon à noter que le vol n’a au final duré que cinq minutes huit secondes et que l’avion à percuté les oiseaux deux minutes après le décollage, à 2 800 pieds (environ 850 mètres) au-dessus du Bronx et donc que le pilote dû faire un choix rapide et éclairé avec pour seule information la distance entre sa position et les différents aéroports et ses compétences de vols.

 

Un dilemme difficile…

Deux possibilités s’offrent donc à ce dernier avec deux probabilités à chaque fois :

  • Je prends le risque de rejoindre un aéroport et j’y parviens.
  • Je prends le risque de rejoindre un aéroport, mais je n’y parviens pas.

Ou

  • Je prends le risque d’amerrir sur l’Hudson et j’y parviens.
  • Je prends le risque d’amerrir sur l’Hudson, mais je n’y parviens pas.

Dilemme difficile pour le pilote… soit je tente de rejoindre un aéroport et risque de m’écraser en pleine ville impliquant ma mort, celles des passagers ainsi que celles d’individus au sol MAIS si j’y parviens il n’y a aucun dommage, OU je tente un amerrissage au risque de m’écraser auquel cas je tue uniquement 155 personnes, mais, si j’y arrive, je perds l’avion que je pilote.

Le pilote a choisi le fleuve.Vol 1549 US Airways dans l'hudson

Le pilote a-t-il eu raison de faire ce choix ?

simulateur-de-pilotage-en-airbus-a320-a-toulouse

Suite à un incident, accident ou crash, l’une des premières procédures des constructeurs en avionique est d’identifier les causes et les actions afin d’obtenir une meilleure représentation de la situation. Par la suite il est effectué des simulations, sur ordinateur dans un premier temps, puis avec de réels pilotes.

Ces simulations sont fidèles autant que faire se peut. Les paramètres de l’avion sont téléchargés dans leur intégralité et, dans le cas des pilotes, il faut savoir que chaque action dans le cockpit déclenche une réaction mécanique comme dans un vrai avion (c’est beau la technologie^^).

Dans le cas de l’amerrissage dans l’Hudson, les premières simulations effectuées de façon informatique ont démontré que… non… Le pilote aurait pu rejoindre l’un des deux aéroports sans encombre et ce 16 simulations sur 16 en utilisant les mêmes paramètres que ceux de l’accident (même vitesse, même poids, même moment d’impact avec les oiseaux, …).

Par la suite, il fut exécuté des simulations humaines avec des pilotes sur ces mêmes paramètres… mais encore une fois, les deux simulations sur les différents aéroports ont montré qu’il était possible de revenir sans encombre… Mais est-ce que tous les paramètres ont réellement été respectés ?

 

Une histoire de facteur humain

Highest Duty: My Search for What Really Matters«Soyons sérieux un instant je vous prie.  Nous avons tous entendu parler des simulations informatiques et nous venons d’en voir quelques-unes véritables… Mais je n’arrive toujours pas à croire que vous n’ayez pas encore tenu compte du facteur humain. […] Les pilotes que vous nous avez montré en simulation, ne se comportent pas du tout comme des êtres humains dans une telle situation pour la toute première fois.

Immédiatement après l’impact avec les oiseaux, ils font demi-tour pour l’aéroport, exactement comme les simulations par ordinateur. Ils savaient comment tourner, par où se diriger. Ils n’ont pas eu à faire de recherches, ils n’ont pas tenté de démarrer le générateur auxiliaire.

Nous, personne ne nous a conseillé… personne ne nous a dit que nous allions perdre nos deux moteurs à l’altitude la plus basse jamais enregistrée mais restez calmes, vous faites juste demi-tour et vous revenez à l’aéroport comme si vous aviez oublié de prendre le lait.

On parle ici de la perte de deux turboréacteurs à 2800 pieds suivi d’un amerrissage d’urgence avec 155 personnes à bord… Personne n’a jamais été formé pour ce genre d’incident.

Je ne doute pas du talent des pilotes en simulateur ce sont de bons pilotes, mais ils ont reçu l’ordre de rejoindre l’aéroport immédiatement après l’impact avec les oiseaux. Vous n’avez pas alloué de temps pour l’analyse et la prise de décision… dans toutes vos simulations, vous avez laissé l’aspect humain à l’extérieur du cockpit.

Vous êtes-vous déjà mis à la place d’un pilote d’avion ? Vous êtes-vous déjà imaginé ce qui se passe dans un cockpit lors d’un tel événement ? Comment le pilote doit agir, réfléchir et prendre des décisions ? » (Livre ICI).

En une tirade, Chesley Sullenberger vient de montrer à la fois le fait que les expertises ne se sont jamais intéressées à la tâche réelle de pilotage, mais également à quel point le facteur humain est important et pourtant, malheureusement, souvent oublié aussi bien au niveau de la conception des appareils et équipements qui est plus centrée sur la science de l’ingénieur que dans l’activité réelle de pilotage, de la charge mentale et stress qu’elle génère.

Un pilote n’est pas omniprésent. Il doit faire des choix, et la prise de décision prend du temps. Dans une situation où tout évolue à chaque seconde, le pilote a fait le bon choix, et ses compétences en pilotage ont permis de sauver l’intégralité des passagers. Les nouvelles simulations ayant intégré le facteur humain ont d’ailleurs donné raison au choix du pilote.

 

Enjeux de l’ergonomie et du facteur humain dans l’aéronautique aujourd’hui

L’aviation est l’un des moyens de transport les plus contrôlés et les plus sûrs à l’heure actuelle.
Aujourd’hui il existe beaucoup d’automatismes qui gèrent les situations « normales » de vol, et on compte alors énormément sur le pilote pour récupérer les situations anormales et qui sont, par définition, plus complexes.

L’activité de pilotage est une activité fortement dynamique et à risques. Chaque nouvelle information vient changer la situation initiale et le pilote, bien plus que de gérer une simple activité de navigation, doit aussi gérer en temps réel tous les paramètres qui évoluent au cours du temps pour garder une conscience de la situation optimum.

L’un des enjeux de l’ergonomie en aéronautique aujourd’hui se penche sur le pilote. Ce dernier doit superviser la situation aussi bien au niveau des événements qui se produisent (impact d’oiseau, perte de puissance, …) mais également les systèmes automatisés de l’avion. Il est donc important que le pilote dispose de toutes ses fonctions attentionnelles pour ne pas se focaliser par exemple sur des informations secondaires. De la même façon, sa charge mentale doit être gérée au mieux pour ne pas tunneliser l’information et s’enfermer dans une procédure et occulter tous les autres éléments faisant évoluer la situation et pouvant mener à un accident (comme oublier de sortir les trains d’atterrissage et ne pas entendre l’alarme).

 

Le stress est aussi un facteur déterminant dans l’aéronautique. Comme j’en ai déjà parlé dans un ancien article (ici) le stress est essentiel à la survie et nous permet de réagir de façon proportionné aux événements, mais si son niveau est trop haut, alors il devient vite délétère. C’est le cas lors de la survenue de situation ou d’incident critique ou encore de conflit entre pilote/copilote ou pilote/tour de contrôle.

L’approche du facteur humain et de l’ergonomie vise également à modéliser au mieux l’activité et les situations pour favoriser l’émergence de comportements plus efficients. Pour cela, elle va observer et comprendre le comportement du pilote dans ses choix et décisions, ainsi que dans sa capacité à prendre conscience de la situation pour, par la suite, proposer des recommandations qui guideront la conception des interfaces futures qui sont toujours entrain d’évoluer en intégrant les technologies des plaques tangibles, le tactile, mais aussi la réalité augmentée.

 

Un film réaliste

D’un point de vue tout à fait personnel et de passionné d’aéronautique, j’ai trouvé ce film très bien construit dans la narration et dans son coté réaliste.

Beaucoup de détails sont respectés, du cockpit de l’avion, un Airbus A320, au dialogue entre pilote et tour de contrôle, la représentation du travail des aiguilleurs du ciel, le travail des hôtesses de l’air, les simulations des pilotes (sans doute tournées chez Airbus à Toulouse, à vérifier), les actions effectuées par les acteurs pour piloter l’avion…

Bref, ce film montre bien plus qu’une histoire d’un amerrissage réussi, il montre aussi en partie le travail de nombreuses personnes dans le domaine de l’aéronautique, ainsi que l’importance du facteur humain et la différence entre le travail prescrit, et le travail réel.

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